La démocratie aujourd'hui
(…) La démocratie ne va pas de soi. Gouvernement du peuple par le
peuple, il
n'est pas évident qu'elle soit une valeur, ou une valeur absolue.
Car on
peut faire de la démocratie une critique de "gauche" ou de "droite".
Une critique de droite consisterait à y faire voir un mauvais système
de gouvernement, une
contre-valeur absolue et le signe d'une déchéance politique au
regard, par
exemple, de la monarchie de l'aristocratie ou de l'oligarchie. On
trouve
un bon exemple d'une telle critique dans la République de Platon.
Une critique de gauche, par contre, commencerait par faire sienne
l'exigence
égalitaire qui fonde tout système démocratique, pour en montrer
cependant
aussitôt les limites. L'égalité de droit n'est qu'une égalité
formelle ; il
reste à lui donner un contenu concret, à la traduire matériellement
dans la
réalité sociale et économique. De cette critique de "gauche", on
trouve non
seulement un exemple, mais l'illustration jusqu'ici la plus
éloquente, chez
Marx et dans la tradition marxiste.
Toutefois, au-delà de la critique théorique, qu'elle soit de "gauchée ou de
"droitée (et toutes réserves faites sur le sens que peuvent avoir
aujourd'hui ces notions, peut-être un peu trop commodes, et d'une fausse
simplicité, de "gauche" et de "droite"), l'expérience historique accumulée
au cours des derniers mois dans les pays de l'Est et dans quelques pays du
Tiers-Monde, dont le Bénin a brutalement remis à l'ordre du jour la question
de la démocratie. D'un mot, je dirai simplement qu'on ne peut plus
aujourd'hui avec la même assurance, même si l'on est marxiste, surtout si
l'on est marxiste, écarter d'un revers de main l'exigence démocratique sous
prétexte qu'elle serait bourgeoise ou petite-bourgeoise ; et que la marche
réelle de l'histoire oblige à prendre en compte l'aspiration universelle des
peuples à la liberté et à la responsabilité. Je dirai que cette exigence
s'impose aujourd'hui à tous, par delà le heurt frontal des idéologies, et
qu'elle oblige à repenser la fonction même de l'idéologie en général, des
idéologies révolutionnaires en particulier, dans l'histoire des hommes ;
qu'elle appelle, plus exactement, une réflexion sur l'idéologisme, comme
abus et perversion de l'idéologie, enfermement dans l'idéologie,
mystification conscient ou inconsciente au moyen et sous l'effet de mirage
des valeurs idéologiques. (. . .)
Mais il faut admettre, d'autre part, qu'entre l'idéologisme et son
contraire, entre le délire verbal et l'empirisme tâtonnant, il y a
place pour
l'analyse : pour l'analyse concrète des situations concrètes,
c'est-à-dire, finalement, pour une théorie qui permette de
comprendre les
mécanismes de l'exploitation, l'origine et les formes de
reproduction de l'inégalité, afin de les combattre ou, tout au moins, de
les corriger.
Une bonne compréhension de l'exigence démocratique et de ses implications
concrètes dans le Bénin d'aujourd'hui suppose en outre une critique de la
quotidienneté, qui reste à faire. Il faut analyser, en particulier, les
mécanismes subtils de psychologie collective par lesquels tout un peuple
intériorise progressivement les valeurs mêmes qui l'oppriment.
Nous avons tous eu peur, à un moment ou à un autre, nous avons
appris à
taire notre révolte intérieure, à nous incliner devant l'injustice
et
l'arbitraire. Nous avons appris à "avaler des couleuvres" accepter
l'inacceptable, et faire de nécessité, vertu. Nous avons même pris
l'habitude de quémander comme des faveurs des droits qui comptaient
parmi les
plus naturels et les plus imprescriptibles. Ainsi triomphent les
dictatures,
avec la complicité des victimes. Et si la démocratie est un défi
c'est
peut-être d'abord pour cela : parce qu'elle suppose non seulement
l'affrontement de la machine répressive, la dénonciation sans
complaisance
et la lutte pratique contre la barbarie triomphante, mais aussi,
mais
d'abord, que nous fassions sur nous-mêmes le travail intérieur
préalable
nécessaire pour nous libérer de la peur et devenir enfin ce que nous
n'avons
peut-être jamais été : nous-mêmes.
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